Mad Men vaut bien une messe, par Pierre Sérisier

En 1992, Gallimard créait une collection inattendue, presque inimaginable pour tous les amateurs de roman policier. Cette collection, que l’on doit à Patrick Raynal, s’appelait La Noire. Elle venait en miroir de l’illustre “blanche”. Avec cette initiative, la maison d’édition offrait, de la plus belle des manières, la reconnaissance que ce genre méritait depuis bien des années. Des textes longs, compliqués, riches, superbes avec des auteurs parmi lesquels Raymond Chandler, Cormack McCarhty ou Chuck Palaniuk.

C’est cette démarche ambitieuse qui portait la première édition de Séries Mania en 2010. Cela n’était pas encore aussi affirmé qu’aujourd’hui mais on sentait déjà cette curiosité, cette exigence de qualité, ce besoin de connaissance, cette nécessité de défricher des terrains vierges et surtout d’offrir au public des souvenirs.

Car au fond, la littérature comme les séries télé, c’est ça. Des moments d’émotion que l’on partage sur l’instant et dont on se souvient des années plus tard, pour les confronter avec d’autres souvenirs que l’on confronte avec d’autres souvenirs et ainsi de suite jusqu’à se forger une culture populaire.

Les séries créent du lien social, elles participent au vivre ensemble, elles intègrent et elles unissent au-delà des avis divergents et des appréciations personnelles. Elles remplissent une fonction œcuménique essentielle car elles sont visibles et compréhensibles par tous. Raconter des histoires est l’un des premiers actes de civilisation, la mise en mots (puis en images) de l’imagination.

Alors que Séries Mania entame sa quatrième édition, on ne peut que se réjouir de son succès, de la richesse de sa programmation qui convoque tous les coins du monde, de la diversité de son programme qui associe tous les intervenants de ce domaine, les diffuseurs, les producteurs, les acteurs, les scénaristes, les critiques et les spectateurs. Les séries télé avaient besoin d’une grande messe annuelle. Celle-ci est célébrée chaque année au mois d’avril. Elle permet de réfléchir, d’échanger, de se tenir au courant des dernières tendances et d’en dessiner de nouvelles.

Les séries ne sont pas une menace pour le cinéma. Pas plus que la radio n’a fait disparaître le théâtre et que la télévision n’a pas signer la fin de la radio. Le petit écran a vocation à vivre à côté du grand. La culture a ceci de vertueux qu’elle ne cesse de s’enrichir elle-même. Regarder des séries, c’est se montrer curieux, c’est aller piocher dans d’autres formes de culture que sont la bande dessinée, les jeux vidéo ou les œuvres cinématographiques.

Lors d’une récente interview, le réalisateur Eric Rochant, qui a dirigé pendant deux saisons Mafiosa, livrait cette phrase qui résume parfaitement les relations aujourd’hui à l’oeuvre entre les salles obscures et les écrans individuels: “la série m’a permis de renaître. Cela m’a offert la possibilité d’essayer des choses dont j’avais envie, des choses que je n’avais jamais faites auparavant comme travailler systématiquement à deux caméras. Cela m’a appris à faire très peu de prises. Cela a été une expérience de création et j’ai renouvelé mon style ».

Mad Men (et toutes les autres) valent bien une messe.

Pierre Sérisier
Le monde des séries

Illustration © Lionsgate
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