JOUR 2 : HANNIBAL, pour ou contre ? par GEEK ME FIVE

Figure incontournable de la fiction, le serial killer s’est sans cesse réinventé en littérature, au cinéma et maintenant à la télévision, avec des séries comme Profiler, Esprits criminels, Dexter, The Following ou Hannibal. Cette dernière est on ne peut plus importante et attendue qu’elle se frotte au monument Le silence des agneaux et au mythe d’Hannibal Lecter, avec dans le rôle-titre l’acteur Mads Mikkelsen tout juste auréolé d’un prix d’interprétation à Cannes. L’idée de ce pour et contre sur Hannibal est né d’échanges de mails, où deux membres de l’équipe de Geek Me Five n’étaient pas du tout d’accord. Vraiment ?

POUR

Difficile de donner un avis objectif après seulement trois épisodes quand certaines séries mettent  la moitié d’une saison à s’épanouir. Ambitieuse, Hannibal a plusieurs défis à relever pour tenir fièrement debout. Comme son nom l’indique, elle reprend l’un des meurtriers fictionnels les plus fascinants du cinéma (et de la littérature), Dr. Hannibal Lecter, imaginant sa carrière d’anthropophage gourmet avant sa capture. Mads Mikkelsen enfile ainsi l’habit du célèbre psychiatre, aussi passionné de gastronomie que de chair humaine.

Comme la plupart des acteurs qui ont prêté leur visage à ce grandiose assassin, le comédien danois peine à faire oublier la prestation magistrale d’Anthony Hopkins dans l’adaptation de Jonathan Demme du Silence des agneaux, coincé dans un mutisme timide. Étrangement, son patient, l’agent spécial Will Graham, lui vole la vedette. Plus soigné, le jeune flic a beau être moins réaliste en théorie, il donne du relief à la narration. Doté d’une capacité d’empathie hors du commun, le profiler psychologiquement instable parvient à se mettre dans la peau des tueurs en série à partir des scènes de crime. Sorte de télépathe morbide, sa perception acérée l’aide à penser comme eux. Il est capable de mettre le doigt sur leurs failles, leurs fantasmes, leurs désirs à l’aide de la signature criminelle. Chaque forfait étant la manifestation de leur perversion.

A travers les analyses de Will Graham, la série décrypte la construction psychologique des psychopathes. A chaque épisode, Hannibal travaille sur un cas pratique, proche de l’enseignement universitaire, tout en déployant sa narration. Si ses analyses sont plutôt pertinentes, son intrigue et ses personnages manquent parfois de nuances – on a la journaliste très très méchante, la fille du tueur manipulatrice, le commissaire obsédé par le résultat… Pour sa part, Hannibal Lecter reste cantonné au stade de l’ébauche. Sorte de Docteur Jekyll et Mr Hyde des temps modernes, il n’a pas encore dévoilé la mesure de sa folie. Thérapeute de l’agent Will Graham le jour, copycat des serial killers à ses heures perdues, il joue sur deux tableaux. L’analyste assoiffé de sang met son patient sur la piste des coupables en reproduisant grossièrement leurs crimes.

Tous les éléments pour faire une grande série sont présents. Même s’il ne faudrait qu’elle tombe trop dans l’écueil de la caricature comme dans le troisième épisode. Hannibal repose pour l’instant sur un équilibre ténu mais dynamique. Si Mads Mikkelsen se décide à embrasser son tueur et si la série se débarrasse de certains tics formels, le programme pourrait entrer dans la cour des grands.

Laure Beaudonnet

CONTRE

Comme pas mal d’entourloupes, Hannibal est pavée des meilleures intentions. En ranimant le patron des serial killers, la série disposait d’un argument imparable, car directement branché sur notre nostalgie culte d’un des plus grands méchants du cinéma. Ce nouveau prototype de Lecter, dépoussiéré par Mads Mikkelsen (à des kilomètres du flegme british initial mais plutôt bon), avait certes de quoi intriguer. En revenant sur la « jeunesse » du psychopathe, encore insoupçonné de cannibalisme et convié à seconder un jeune flic medium sur d’étranges affaires de meurtres, la série posait un cadre improbable, mais solidement rattaché à l’héritage du Silence des agneaux. Il faut sans doute laisser un peu plus de temps à cette première saison pour s’épanouir, tant son intérêt repose fragilement sur les motivations de Lecter, laissées floues par le prologue.

En attendant, après 3 épisodes, difficile de ne pas s’indigner sur la facture même de la série. A grand renfort de facilités gores, d’emphases graphiques, Hannibal peine à masquer une vacuité hallucinante de ses enjeux dramatiques et l’inconsistance de ses personnages. A force de multiplier les scènes qui se ressemblent et s’annulent, l’intrigue affiche la désagréable impression d’un déjà-vu permanent (et, surtout, mieux fait ailleurs). Quand une série imite le mauvais cinéma, en copiant ça et là les tics les plus bateaux du genre (dialogues en clairs obscurs, action en shaky cam…), c’est peine perdue pour elle. Se pose alors la question qui fâche : après quantités de suites et prequels (tous ratés) au Silence des agneaux, une série TV pouvait-elle encore sauver le fossile Lecter ?

Après avoir posé les bases du thriller moderne, on sent que le mythe Lecter cherche désespérément la reconnaissance de son héritage, que beaucoup de successeurs ont pillé allègrement. Finalement, Hannibal peut se voir comme un cas d’école, inverse à ses ambitions. A le voir se pavaner avec complaisance, on réalise  qu’une série comme Dexter, malgré tous ses défauts, a réussi à se trouver une voie propre et unique, pour mieux se désolidariser du modèle originel. Quand on compare les deux, la différence se fait à peu de chose. Que fallait-il pour tuer le père ? Un fond d’âme, sans doute.

Yann François

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