JOUR 3 : LES COPRODUCTIONS EUROPÉENNES, PAR LE DAILY MARS

Autour de la table pour cette conférence, Richard Fell de chez Carnival Film & TV, Judith Louis pour Arte, Catherine Wright du Film Français, Klaus Zimmerman de Lagardère Productions, Stéphane Drouet de Making Prod, Estelle Boutière de NPA conseil (partenaire de la table ronde).

Estelle Boutière commence par un historique et un état des lieux : La coproduction européenne existe de longue date, avec des sujets historiques tournés en plusieurs langues, projets « europudding » par excellence. La fiction française souffre face à l’exposition des séries américaines, surexposées, qui ont fait évoluer les attentes des télespectateurs. Les coproductions cherchent à entrer en concurrence avec ces fictions, en bénéficiant de budgets plus larges. Des fictions tournées en anglais pour faciliter l’export. Le budget de Borgia est estimé à 25 millions d’euros, on multiplie le budget par 2 par rapport aux fictions nationales.
Deux types de coproductions: entre pays partenaires financiers, et en mode d’échanges de compétences (auteurs, comédiens). Elles permettent à chaque pays de puiser dans leurs viviers de talents. Volonté de s’appuyer sur des signatures, des grands noms – ex de Jo avec Jean Reno et Crossing Lines avec Donald Sutherland, mais aussi que ces coprods soient gérées par des showrunners (Tom Fontana pour Borgia, par ex). En France, tous les diffuseurs historiques sont investis dans la coproduction.

La table ronde commence sur un tour de table des différentes coproductions représentées. Odysseus sera diffusée au Festival Séries Mania ce vendredi à partir de 19h.

Stéphane Drouet nous parle d’Odysseus : Elle possède un budget de 15 millions d’euros répartis comme suit : 8 millions de la France, 3 de l’Italie, 500 000 du Portugal, 3,5 en préventes, le tout en coprod avec GMT. On a une bonne alliance de compétence en matière de production. GMT avec leur taille, et nous avec notre approche « low-cost », même si je n’aime pas le terme. On s’est réparti les tâches en fonctions des ressources chez chacun. Ça n’est pas vraiment compliqué de travailler avec la RAI, qui a des objectifs d’audience très différents avec ARTE (Judith Louis: non, nous aussi on veut faire 15%). La RAI va reformater la série en 5 x 104′ et va couper une vingtaine de minutes, surtout la nudité et la violence.

Judith Louis, d’ARTE, toujours sur Odysseus : On a été peut-être très protégé par les producteurs sur les textes, vis-à-vis de la RAI. On était très contents de bénéficier de leur apport au niveau du casting. L’ambition du projet nécessitait un partenaire européen, méditerranéen de préférence, de par son sujet, et son ampleur. ARTE n’a pas tenu à conserver le leadership artistique, même s’il est plus logique d’avoir un regard affirmé, que ça soit avec un showrunner ou autre…

Stéphane Drouet : Je ne crois pas qu’on perde d’argent avec Odysseus. On n’a pas cherché à avoir des partenaires anglo-saxons. Une vingtaine de pays ont déjà signifié leur intérêt. Que ça soit en anglais ou en français, peu importe, vu qu’ils doublent. Avec les pays anglo-saxons, c’est un autre problème.

Jo est la nouvelle série policière de TF1, produite par Atlantique Productions, filiale de Lagardère Entertainment. Elle sera diffusée à partir de demain soir à 20h50 sur la première chaine française. Atlantique Productions est à l’origine des séries Borgia (Canal +) et Le Transporteur (M6).

Klaus Zimmerman, sur Jo : On avait l’idée de faire une série à Paris, où Paris est un vrai personnage. Pour des raisons d’export, on a tourné en anglais. Il fallait séduire un personnage qui incarne Paris (1). On a aussi séduit un auteur anglo-saxon. René Balcer a fait un vrai travail de patron artistique que la prod et les chaînes doivent respecter, qui impose, défend son regard. C’était la première fois que TF1 faisait une vraie coproduction internationale. Il n’y a pas de partenaire majoritaire. On a voulu créer un look qui ne soit pas carte postale, je ne sais pas si ça se voit à l’écran. On a essayé de créer un OVNI, entre savoir-faire français, américain et scandinave. On savait que la série serait chère, il fallait bétonner le casting (Jean Reno), les scénarios… On a réussi à trouver des préventes très très vite… Jo a été financée en parti avec le fonds de soutien du CNC. Pas Borgia puisqu’elle est tournée en Italie et en République Tchèque.

Spies of Warsaw est une coproduction entre l’Angleterre, la Pologne et la France. Elle sera diffusée sur Arte à partir du vendredi 17 mai.

Richard Fell, sur Spies of Warsaw : La mini-série a été adaptée d’un livre d’un américain qui vivait à Paris. On a aimé le travail de ce romancier, on voulait vraiment tourner cette histoire. Aujourd’hui, la culture n’a plus de frontières nationales. La difficulté est de trouver des partenaires qui partagent les même intérêts. On a travaillé avec BBC Worldwide, et on a regardé qui pourrait coproduire avec nous. On voulait être authentiques. Le marché télévisuel de la Pologne en est à ses balbutiemments. On est ensuite allés voir les Etats-Unis et la France pour compléter le partenariat. Ça se passe en Pologne, il y a des Britannqiues, des Ukrainiens, des Français… le langage était un souci, même au niveau du choix des accents. Les Allemands parlent allemand, pour mettre de la distance. On voulait aussi des comédiens polonais. On a jamais fait de compromis malgré tous les intervenants.

Judith Louis, toujours sur Spies of Warsaw : Notre investissement sur la série est né d’une volonté d’être sur ce projet, mais ne fait pas partie d’un deal global avec la BBC. On est rentré sur le projet en pré-achat, au stade de l’écriture. On est aussi sur Top of The Lake, mais la série était déjà en tournage. J’assume un grand amour pour la télévision britannique, on est heureux de voir que leur marché s’ouvre. On apprend à se connaître, à savoir comment l’autre travaille, tout en respectant l’intégrité du projet. Sur Spies of Warsaw, on a pu donner notre avis, sans contester le leadership britannique.

Les coproductions sont de sacrés défis pour les diffuseurs et les producteurs. Nos intervenants partagent les difficultés rencontrées au cours de leurs projets respectifs.

Klaus Zimmerman : Les frais juridiques sont énormes sur nos projets, ça représente plusieurs pourcentages du budget [sic]. Nos contrats sont interminables. C’est inhabituel pour une production française, mais on est obligé de passer par là pour travailler avec eux. Si vous signez tout sans faire attention, vous risquez de très fortes amendes. Les spécificités sont difficiles à harmoniser, par exemple le mode de paiement des comédiens (au jour, à la semaine, à l’épisode).
Les pratiques de travail collaboratif en France, ça existe. Mais le système américain de showrunner est une dictature. Ils sont assez chiants là-dessus. Il y a de grosses différences de méthode entre Fontana et Balcer. Il y a une volonté des auteurs français de participer à ça. Le frein n’est pas la question de l’autorité, mais la maîtrise de la langue. Sur Jo, TF1 s’est prêté au jeu de ne pas faire passer de multiples étapes de validation, comme il peut le faire traditionnellement. Les Américains sont plus dirigistes et interventionnistes que les français (2).

Judith Louis : ARTE est beaucoup intervenu dans les scénarios sur Odysseus. On est pas interventionnistes, mais on accompagne beaucoup, avec nos chargés de programmes. 4 ans pour développer une saison de cette ampleur, c’est assez normal.

Stéphane Drouet : Odysseus est une mini-série, donc on ne s’est pas posé la question du temps par rapport à une suite. On a eu beaucoup de péripéties en terme de production. On a cherché des paysages qui rappelaient la Grèce, donc on s’est dirigé vers le Portugal. On n’est pas échaudés, on va aller vers de nouvelles coproductions avec la BBC, avec l’Allemagne, mais c’est un peu tôt pour en parler.

Richard Fell : On voudrait faire une suite à Spies of Warsaw, peut-être avec les Français… The Killing a prouvé qu’on pouvait avoir une série dans une langue étrangère, sous-titrée, qui soit un succès d’audience. Je pense que les télespectateurs suivraient une fiction dans n’importe quelle langue. Je crois que manipuler l’audience en ne faisant que des projets opportunistes n’est pas une solution.

Une table ronde professionnelle, c’est aussi l’occasion d’annoncer de futurs projets.

Judith Louis : On s’apprête à lancer une série en coproduction avec la NRK, avec l’auteur de polars Jo Nesbø. Nous avons envie de faire le tour de l’Europe, de trouver des projets en commun.

Klaus Zimmeran : Je pense que la troisième saison de Borgia sera la dernière, on travaille sur la deuxième saison du Transporteur, on veut une suite à Jo… on a quelques beaux projets à venir, sur la reine égyptienne Hatcheptsout avec France Télévisions, et une coproduction  franco-allemande sur la libération de Paris de 1945.

Enfin, on ne pouvait parler de coproductions sans revenir sur les chiffres, les budgets et les ambitions des chaînes et des producteurs.

Richard Fell : les budgets US sont deux fois supérieurs aux nôtres. Il y a des séries qui coûtent peu cher (In Treatment, par exemple), tout est question de la chaîne de diffusion. Les télespectateurs veulent être transportés… et ça, ça coûte cher. La télé low-cost ne veut pas forcément dire plus créative. Pas cher, ça donne souvent des soaps.

Klaus Zimmerman : La production, c’est très cher, et ça ne va pas en s’arrangeant. Quand on travaille avec les USA, ont rencontre des difficultés avec les syndicats. Ça double les coûts. J’aimerais produire pour deux fois moins cher.

Stéphane Drouet : Odysseus reste mesuré en terme de budget (la saison complète équivalent à un épisode de Rome). On vient d’une école du budget réduit, le net. Si on a peu d’argent, on n’est pas forcément plus créatifs. Là on tourne aux USA pour OCS, c’est assez compliqué avec un budget bas, mais on y arrive.

Judith Louis : Real Humans, c’est 700 000 – 800 000 euros par épisode. Il y a une longue tradition de coproductions scandinaves. Il y a peut-etre des périodes d’âges d’or de créativité, en l’occurrence dans les pays nordiques, en ce moment, c’est le cas. On ne sait pas pourquoi. (3)

Klaus Zimmerman : La question est de savoir à qui vous vous adressez. On ne travaille pas pareil pour TF1 et pour Canal+. La fiction française doit rassembler beaucoup de gens. Les grandes chaînes ont les audiences qui baissent. Plus vous segmentez l’audience, moins les gens regardent la télé par défaut. On n’a pas la même culture de la fiction. On n’a pas le même nombre d’heures de fiction. On en a plus, nos séries font moins l’évènement. Si on faisait par exemple 20 films par an, ils seraient meilleurs. 95% des séries US ne viennent pas chez nous, car elles ne fonctionneraient pas. (4)


Tous s’accordent à dire que la coproduction moderne cherche à créer des alliances en fonction des projets, pas pour des raisons financières.

Richard Fell : Le meilleur moyen d’être mis en développement est de faire appel aux 15-20 meilleurs auteurs du pays. En UK, nous avons peu de grands scénaristes. Aux USA, ils sont très nombreux, ont des grandes écoles, et le renouvellement est fort.

Klaus Zimmerman : Au niveau des prix, j’achète un scénario 30 000$ aux USA, alors qu’il s’agit de la fourchette basse. Si vous produisez à l’américaine (en flux tendu), c’est là que vous avez des coûts importants, vous devez travailler plus vite. Tom Fontana travaille sur 12 textes en même temps, donc possède un staff de 8 personnes qu’on paye en permanence.

D’un point de vue administratif, Jo est une série française. La coproduction peut représenter un risque pour la création française puisqu’elle se noie au milieu d’autres talents, ou un atout.  Le CNC considère Jo comme une série française qui rentre dans les quotas d’oeuvres audiovisuelles françaises des chaînes. Si je vends Jo a une chaine japonaise à un prix intéressant, ils diffusent avant la France, mais ils ne peuvent pas réclamer une saison 2. Si TF1 ne suit pas en saison 2, du moment qu’on a l’argent, rien ne nous empêche de faire une suite. Je ne pense pourtant pas qu’on fera une saison 2 sans TF1. Notre objectif est de revenir chaque année avec Jo. On ne peut pas le faire pour 12 épisodes, mais pour 8, oui. Ça nous a pris 18 mois pour faire revenir Borgia. On essaye de diminuer l’intervalle mais le public n’est pas habitué à ce que les séries reviennent tous les ans.

Richard Fell : Les networks américains sont impitoyables. Ils laissent rarement plus de 3 semaines aux nouvelles séries. Les audiences ont le dernier mot, si une série ne fonctionne pas, elle est très rapidement annulée. Les Européens donnent plus de temps aux séries.

Notre avis

Une table-ronde avec des éléments intéressants, qui laissent penser que si la volonté de coproduire est d’abord une question de gros sous, il existe une envie de s’éloigner le plus loin possible du concept d’europudding. On sent une différence notable de points de vue, cependant, entre ARTE et la BBC d’un côté, et Lagardère de l’autre. Question de philosophie, très certainement, de positionnement, aussi.

Les diffuseurs et producteurs européens essayent d’unir leurs talents pour faire face à l’ogre américain. Pourtant, la part de ces coproductions dans les budgets des chaînes croît mais ne suffit pas à justifier assez fortement cette tendance récente, qui gagne en popularité.

(1) : ou un menhir breton
(2) : dans ce cas, pourquoi avoir dit que TF1 avait joué le jeu d’une méthode US sur Jo, en étant moins interventionniste, si les États-Unis sont plus interventionnistes ? Nous n’avons pas compris…
(3) : Un début de réflexion de la raison de cette réussite vient peut-être du changement de politique créative, qui donne plus de pouvoir aux scénaristes. Étonnant que ça n’ait pas été mentionné.
(4) : Pourcentage affirmé avec aplomb mais qui semble extrêmement surévalué.

La rédaction du Daily Mars

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